La bonne grosse tendance de fond ces dernières années, c’est la crise de la presse écrite. Pas un mois ne passe sans qu’on entende moult spécialistes plus ou moins sérieux nous annoncer le dernier souffle d’un média autrefois incontournable et aujourd’hui complètement bousculé par Internet. La France, patrie des conservatismes n’échappe pas à la règle. Mais ailleurs dans le monde, c’est pareil.
En Allemagne, les derniers chiffres connus ne sont pas bons, -2,48% de tirages en moins sur le 2e trimestre 2009 par rapport à la même période en 2008.
Les grands éditeurs d’outre-Rhin ont donc décidé de publier un manifeste, “le manifeste de Hambourg” qui réclame entre autres une loi pour protéger davantage les contenus de leurs rédactions en renforçant en profondeur la protection de la propriété intellectuelle.
En clair, les éditeurs montrent du doigt internet et ses utilisateurs qui menacent la presse écrite ! Mein Got !
Si on peut essayer de comprendre leur point de vue, il est néanmoins utopique d’espérer pouvoir renverser la tendance. Une tendance de fond qui donne aujourd’hui à chacun un accès ouvert à internet.
Du coup, 15 blogueurs et journalistes allemands, sensibles à la révolution de l’information en cours, ont répliqué à ce manifeste en rédigeant le “Manifeste Internet“, rédigé en 17 points. En substance, ce texte dit “les médias doivent adapter leurs méthodes de travail à la réalité technologique d’aujourd’hui plutôt que de l’ignorer ou de la remettre en cause”.
L’un des auteurs explique la démarche.
Dans un essai de Alain Minc, “Dix jours qui ébranleront le monde” (ed. Grasset), celui-ci décrit dix scénarios probables du futur, l’un deux imagine ainsi un rachat du New York Times par Google. Un événement qui ne se produira peut-être jamais mais qui permet de réfléchir au modèle actuel, celui d’une société d’information encore dominée par les grandes chaînes généralistes de la télévision et les principaux journaux écrits. Un modèle qui est en train d’exploser grâce à Internet mais un modèle qui tente encore de survivre comme le montre le manifeste de Hambourg, démonté par le Manifeste Internet.
Traduit par le blogueur Enikao, je me permet donc de reproduire ce manifeste, source d’inspiration pour bon nombre d’entre nous.
1. Internet est différent
Il produit des sphères publiques différentes, des termes d’échange commerciaux différents, et des compétences culturelles différentes. Les médias doivent adapter leurs méthodes de travail à la réalité technologique d’aujourd’hui plutôt que de l’ignorer ou de la remettre en cause. Il est de leur devoir de développer les meilleures formes de journalisme à partir de la technologie disponible. Ceci inclut de nouvelles méthodes et de nouvelles productions journalistiques.
2. Internet est un empire médiatique de poche
La toile bouleverse l’ordre des médias existants en transcendant leurs anciennes frontières et leurs oligopoles. La publication et la dissémination de contenus médiatiques ne sont désormais plus liés à des investissements lourds. La conscience de soi du journalisme est -heureusement- en train d’être guérie de sa fonction de gardien du temple. Tout ce qui reste, c’est la qualité journalistique par laquelle le journalisme se distingue d’une simple publication.
3. Internet est notre société. Notre société est Internet
Pour la plupart des personnes du monde occidental, les plateformes, médias et réseaux sociaux comme Wikipedia ou Youtube font partie du quotidien. Elles sont aussi évidentes que le téléphone ou la télévision. Si les entreprises de médias veulent continuer à exister, elles doivent comprendre la réalité des utilisateurs d’aujourd’hui et adopter leurs modes de communication. Ceci inclut des fonctions de base de la communication comme écouter et répondre, ce que l’on appelle communément dialogue.
4. La liberté d’Internet est inviolable
L’architecture ouverte d’Internet constitue la loi de base d’une société de la technologie de l’information et de la communication qui communique de manière digitale, et par conséquent du journalisme. Elle ne peut être modifiée au nom de la protection d’intérêts économiques ou politiques spéciaux qui se cachent souvent derrière un prétendu intérêt public. Quelle que soit la manière dont c’est effectué, bloquer l’accès à Internet met en péril la libre circulation de l’information et porte atteinte à notre droit fondamental à un niveau d’information auto-déterminé.
5. Internet est la victoire de l’information
Jusqu’à présent, en raison d’une technologie insuffisante, les institutions comme les médias, les centres de recherche, les organismes publics et d’autres organisations collectaient et classaient les informations du monde. Aujourd’hui, chaque citoyen peut organiser ses propres filtres pendant que les moteurs de recherche fouillent dans des monceaux d’information d’un volume jamais connu jusqu’alors. Les individus peuvent s’informer mieux que jamais auparavant.
6. Internet change et améliore le journalisme
A travers Internet, le journalisme peut remplir sont rôle socio-éducatif d’une nouvelle manière. Cela inclut la présentation de l’information comme un processus continu en mouvement permanent, la fin de l’inaltérabilité des médias imprimés est une victoire. Ceux qui veulent survivre dans ce nouveau monde d’information ont besoin d’un nouvel idéalisme, de nouvelles idées journalistiques et d’un sens du plaisir dans l’exploitation de ce nouveau potentiel.
7. Le réseau a besoin de réseautage
Les liens sont des connections. Nous nous connaissons mutuellement à travers les liens. Ceux qui ne les utilisent pas s’excluent eux-même du dialogue social. Ceci vaut également pour les sites Internet des médias traditionnels.
8. Les liens rapportent, les citations décorent
Les moteurs de recherche et les agrégateurs facilitent le journalisme de qualité : ils accroissent l’accès à des contenus remarquables et font partie intégrante de la nouvelle sphère publique en réseau. Les références à travers les liens et citations -en particulier ceux faits sans le consentement ou même la rémunération de leur auteur- rendent possible en premier lieu la culture du dialogue social interconnecté et doivent être absolument protégées.
9. Internet est le nouveau lieu du dialogue politique
La démocratie repose sur la participation et la liberté de l’information. Le transfert de la discussion politique des médias traditionnels vers Internet et l’extension de cette discussion impliquant la participation active du public sont une des nouvelles tâches des journalistes.
10. La nouvelle liberté de la presse s’appelle liberté d’opinion
L’article 5 de la Constitution allemande n’inclut pas de droits de protection pour les professions ou les modèles économiques techniquement traditionnels. Internet efface les barrières technologiques entre l’amateur et le professionnel. C’est pourquoi le privilège de la liberté de la presse doit valoir pour toute personne qui peut contribuer à l’accomplissement des devoirs journalistiques. En terme de qualité, il ne devrait être fait aucune différence entre le journalisme payé et non payé, mais plutôt entre le bon et le mauvais journalisme.
11. Plus c’est plus – il n’y a jamais trop d’information
Jadis, les institution comme l’Eglise préféraient le pouvoir plutôt que l’information des masses, elles mirent en garde contre l’irruption de flots d’informations non vérifiées quand la machine à imprimer fut inventée. Face à elles étaient les pamphlétaires, les encyclopédistes et les journalistes qui avaient prouvé que davantage d’information menait à davantage de liberté – à la fois pour l’individu et pour la société. Jusqu’à aujourd’hui, cette thèse est irréfutable.
12. La tradition n’est pas un modèle économique
On peut gagner de l’argent sur internet avec du contenu journalistique comme le montrent de nombreux exemples. La farouche compétition sur Internet doit amener les modèles économiques à s’adapter à la structure du réseau. Personne ne devrait essayer de fuir cette nécessaire adaptation en instaurant des règlements internes érigés pour s’y soustraire. Le journalisme a besoin d’une compétition ouverte pour trouver les meilleurs solutions de refinancement sur le net, ces solutions seront multiples. De plus, il faut du courage pour s’investir dans la mise en œuvre de ces tâches.
13. Les droits d’auteur deviennent un devoir civique sur Internet
Le droit d’auteur est un pilier de l’organisation de l’information sur Internet. Les droits de l’auteur de décider du type et du périmètre de la diffusion de ses contenus sont également valides sur le réseau. En même temps, on ne peut abuser du droit d’auteur pour en faire un rempart visant à protéger des mécanismes d’approvisionnement obsolètes et mettre fin à de nouveaux modèles de distribution ou modèles de licence. La propriété génère des obligations.
14. Internet a plusieurs monnaies
Les services journalistiques en ligne financés par la publicité proposent du contenu en échange de l’attention que leur attribue le lecteur. Le temps disponible d’un lecteur, d’un spectateur ou d’un auditeur a une valeur. Cette corrélation a toujours été un des principes de base du financement du journalisme. D’autres formes de refinancement journalistiquement justifiables doivent être inventées et essayées.
15. Ce qui est sur le réseau reste sur le réseau
Internet élève le journalisme à un nouveau stade qualitatif. En ligne, les textes, les sons et les images ne sont plus éphémères. Ils demeurent recouvrables à volonté et deviennent ainsi une archive de l’histoire contemporaine. Le journaliste doit prendre en compte le développement de l’information, son interprétation ainsi que les erreurs, c’est à dire assumer les erreurs et les corriger en toute transparence.
16. La qualité reste la qualité primordiale
Internet discrédite les produits homogènes de masse. N’acquiert un véritable public que ce qui est remarquable, crédible et différent. Les exigences des utilisateurs ont augmenté. Le journalisme doit les satisfaire et poursuivre fidèlement les principes qu’ils s’est régulièrement formulé.
17. Tout pour tout
Le web est une infrastructure d’échange social supérieur aux mass media du 20ème siècle : en cas de doute, la ”génération Wikipedia” est capable d’appréhender la crédibilité d’une source, de remonter une information à sa source, d’effectuer des recherches, de la vérifier et de l’améliorer -qu’il s’agisse d’un individu ou d’un groupe. Les journalistes qui repoussent cela avec dédain et ne montrent aucun respect pour ces compétences ne sont pas pris au sérieux par ces utilisateurs d’Internet. A raison. Internet permet de communiquer directement avec des personnes -qu’autrefois on appelait des lecteurs, des auditeurs et des spectateurs- et d’exploiter tirer parti de leur savoir. On n’a pas besoin de journalistes qui savent déjà tout, mais de ceux qui communiquent, qui doutent et qui remettent en question.
* Markus Beckedahl
* Mercedes Bunz
* Julius Endert
* Johnny Haeusler
* Thomas Knüwer
* Sascha Lobo
* Robin Meyer-Lucht
* Wolfgang Michal
* Stefan Niggemeier
* Kathrin Passig
* Janko Röttgers
* Peter Schink
* Mario Sixtus
* Peter Stawowy
* Fiete Stegers
Internet, 07.09.2009
VinZblog.com Le « manifeste Internet » des blogueurs allemands http://bit.ly/2QLQG4
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